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Prologue

A la troisième et la première personne

Chacun parmi nous a sa mission prédestinée. Ce Livre de Vie contient deux volumes.

Dans le premier volume, il est écrit de quelle façon cette mission se manifeste dès notre naissance.

Cela ne peut pas être modifié. Les pages de ce premier ouvrage sont faites de poussière, de laquelle on naît et de laquelle on redeviendra. Il décrit les conditions et les circonstances du début de notre parcours :

Dans quel pays on naît et dans quelle famille. Avec quelles facultés et quelle apparence. Avec quelle santé – physique ainsi que psychique. Avec quelles tendances et perception. Tout cela est une donnée qu’on ne peut pas changer.

Le deuxième volume contient une gamme de probabilités. Ces pages sont faites de simple papier blanc. Il est écrit là-dedans pour quoi on est venu dans ce monde. C’est personnel pour chacun.

Une personne peut devenir médecin et consacrer sa vie à sauver celle des autres. Une personne peut devenir enseignant, policier, ouvrier ou tout simplement faire du bien aux gens dans toute sa splendeur.

Et une autre peut avoir pour sort de devenir un drogué ou criminel; ou de passer sa vie vautré sur un canapé en regardant le monde à travers une télé, sans jamais avoir goûté de ce plaisir particulier qu’on a, en étant au service gratifiant des gens.

Chaque être humain a sa variante de toute sorte des formes de création et de destruction.

Dans le deuxième volume de ce Livre de Vie, tout est prédestiné. Toutes les probabilités possibles d’émanation de notre existence.

Mais il y a une particularité. C’est que les pages blanches sont noircies avec du crayon à papier. C’est un brouillon. Dans le brouillon il y a parfois des erreurs… C’est un style particulier d’une communication du Créateur avec ses créations.

Si l’homme suit simplement son destin sans tâcher de comprendre le texte du scénario de sa vie et, quand nécessaire, le changer – il vit selon le brouillon. Dans ce cas, au cours des années vécues, les vaisseaux de son âme se remplit de saleté des émotions négatives, puisqu’il n’est pas conscient de ce cadeau principal qui lui est donné pour l’existence.

Le Seigneur, à son image, a mis en chacun de nous une partie de Lui-même. Dieu est présent en chacun de nous.

Mais même le rayon le plus lumineux de l’étoile qui s’appelle Soleil ne peut pas percer l'épaisse obscurité de la nuit. Telle est la nature de l’univers.

Nous pouvons modifier notre propre ADN et nous guérir avec nos sentiments et notre foi.

Nous pouvons créer une beauté intemporelle dans la manifestation créatrice de l’art, quelle que soit sa forme.

Nous pouvons préserver la paix, et nous pouvons détruire toute l’humanité en quelques minutes.

Une grande puissance nous est donnée, ainsi qu’une grande responsabilité. A chacun de nous. Sans exception.

Dieu Tout-Puissant a mis dans nos mains la clé de la maison, dans laquelle tout est rempli d’amour. Il nous a même guidé jusqu’à la porte recherchée, sachant que les gens regardent mais ne voient rien. Il ne nous reste qu’à mettre la clé dans la serrure et de la tourner. Mais qu’est-ce que c’est dur parfois…

Dans la vie, chaque personne a ses traumatismes émotionnels et ses chagrins à des degrés divers, et parfois lourdement insupportables. Ceci est une évolution naturelle de notre âme. Le fait de subir et de surmonter notre souffrance – est une épreuve essentielle de notre établissement spirituel. Mais on n’a pas la culture de l’expérience d’un traumatisme, nous rejetons la possibilité même d’une telle situation.

En étant une société développée et moderne de la civilisation humaine, on a oublié la culture et les traditions de nos ancêtres, qui savaient que faire avec la mort. Et ils savaient que faire avec la vie. Et ils pouvaient les séparer.

Les traumatismes psychologiques sont divers. Par exemple, lorsqu’on affronte la trahison d’un de nos proches, on commence à sombrer dans une profonde déception; on cherche la cause, on est partagé entre le sentiment de l’offense et celui de la culpabilité.

Pourquoi?

Après tout, le monde est différent de celui que l’on a dans notre imagination. Et c’est la force de notre foi qui transforme notre imagination dans la réalité. Et c’est vrai. Avec une petite remarque, mais très fondamentale.

La foi de ta vie ne doit concerner que toi. Les autres gens ont le droit de ne pas y participer.

Et si tu crois en une autre personne mais qu’elle ne justifie pas tes espérances, c’est ton erreur. Et seulement la tienne.

Ou si tu perds celui que tu aimes et qui était infiniment cher à ton cœur. Et il te semble que la vie n’a plus aucun sens.

Le chagrin devient insupportable.

Mais on naît seul et on meurt seul. C’est ta vie à toi tout seul.

Les autres gens-sont seulement des compagnons de voyage, aussi chers qu’ils soient à ton cœur. Qui t’a dit que tu avais le droit de refuser ta seule mission prédestinée – ta propre vie?

Les traumatismes sont divers. On peut te diagnostiquer une grave maladie, avec laquelle tu devras mourir. Ou vivre d’une façon ou d’une autre. Malgré ce diagnostic. Ou grâce à lui. Le choix t’appartient.

Il n’y a que l’amour qui vit en toi qui a de l’importance. L’amour pour la vie. L’amour pour Dieu. L’amour pour sa famille. L’amour et la reconnaissance. Pour l’opportunité d’exister, quelles que soient les circonstances et les conditions, tracées sur les pages blanches avec le crayon à mine du Destin.

Parce que c’est un brouillon. Et tu peux le mettre au propre. Comme l’ont pu le faire deux personnes, qui ont écrit ce livre…

…C’était une belle soirée d’automne. Dans le centre de Saint-Pétersbourg près du bâtiment de l’institut de Bekhterev, discutaient deux psychologues, deux scientifiques, deux êtres humains, qui travaillaient avec des traumatismes psychologiques. Ils sont venus pour une conférence internationale sur l’hypnose, lui – de Bruxelles, elle – de Moscou. Ils étaient, tous les deux, les praticiens de la science difficile – le chagrin humain. Les praticiens au sens strict du terme.

C‘était, peut-être, la seule chose qui les rapprochait. Dans tout le reste, ils représentaient un remarquable dualisme. De plus, au moment où Dieu a décidé de les faire faire connaissance, il était de bonne humeur.

Le Seigneur a un sens fin de l’humour.

Parfois – pratiquement imperceptible.

Le psychiatre belge Jean-Baptiste est venu en Russie pour un échange d’expériences avec des collègues russes. Il avait la peau absolument noire et le sourire éclatant. Un africain costaud avec un regard pénétrant et une voix douce. Né au Rwanda, en tant que meilleur élève il était envoyé en Russie, où il avait fait ensuite ses études de médecine. Pendant ses études il a rencontré sa future femme russe, qui l’aimait toute sa vie autant que seules les femmes russes le peuvent – ardemment, avec compréhension, avec un amour absolu d’une reine pour son roi; et avec une nourriture tellement bien préparée qu’elle pourrait rivaliser avec celle du guide Michelin. Parce que la meilleure nourriture pour notre corps ainsi que pour notre âme a pour base l’amour. Il était un homme heureux, dont la femme aimée a mis des enfants merveilleux au monde; aujourd’hui il est déjà un grand-père comblé.

Sa carrière l’avait amené en Belgique où il travaillait en tant que psychiatre dans une clinique. Jean-Baptiste travaillait avec des clients différents, estimant qu’il fallait aider toute personne, quelles que soient ses convictions morales. Il raisonnait comme un psychiatre, comme un médecin. Dans son travail, il y avait beaucoup de patients avec des traumatismes et avec le TSPT – trouble de stress post-traumatique. Jean-Baptiste aidait les gens à gérer la perte des proches et à surmonter la difficulté après la mort d’une partie de soi-même.

Avant que la mort ne soit venue chez lui.

Le cancer.

La mort lui murmurait longtemps des paroles de consolation, rappelant la résignation et l’acceptation d’un dogme disant que la vie et la mort – sont la Providence divine.

Et que la nécessité de la résignation est évidente.

Mais l’ouïe de Jean-Baptiste était toujours médiocre.

Et il survécu…

Anastasia, pour la première fois depuis quelques années après la soutenance de sa thèse, a pu laisser sa pratique privée pour communiquer avec ses collègues étrangers dans le cadre d’une conférence internationale. Elle avait tant de travail, que son rêve d’accomplissement professionnel a été, depuis longtemps, une réalité. Grande, mince, avec la peau claire et aux yeux verts, dont le regard ne coïncidait pas avec la jeunesse de son âme. Elle est venue à Moscou grâce à son ambition pour son développement personnel, et elle a obtenu le grade de licencié dans le meilleur département de psychologie du pays. Elle avait des enfants merveilleux et une maman formidable, qui remplissaient chaque instant de sa vie avec du bonheur inconditionnel et absolu.

Anastasia menait la pratique privée en tant que psychologue-hypnothérapeute, élaborait ses propres techniques, étudiait l’influence de l’hypnose sur l’autorégulation de l’homme.

Elle avait des principes particuliers, impopulaires parmi ses collègues. Elle ne travaillait jamais avec des personnes dont les convictions éthiques et morales lui étaient antipathiques. Mais celles qu’elle prenait, elle les accompagnait dans toutes les situations. Anastasia aidait à gérer la perte des proches, à surmonter les épreuves après une trahison, à se relever après une grave maladie, à sortir de la violence familiale, à sortir de la crise existentielle, à s’arrêter au bord du précipice.

Parce qu’elle avait été, elle aussi, au bord du gouffre.

Et plus d’une fois.

Et elle savait que si on essaye de regarder dans l’abîme, l’abîme peut regarder en toi pour absorber le reste de la raison dans les fonds de la profondeur de ton inconscient.

Et Anastasia connaissait bien ce regard.

Mais l’abîme n’a pas pu trouver son fond.

Et elle a survécu…

...Ils se sont mis d’accord à Saint-Pétersbourg qu’ils se reverront absolument à Bruxelles. Et qu’ils feront une supervision collective des cas de leurs pratiques professionnelles dans le travail avec les psycho traumatismes. Et qu’ils écriront un livre. Pour tous les gens qui avaient subi un traumatisme. Et pour tous les autres, qui ne se sont pas encore heurtés avec, mais qui devront y faire face un jour.

Afin que ce livre devienne pour les gens un savoir-faire du comment surmonter un chagrin et un décès, une maladie et une phobie de la mort, une violence, une perte d’un être cher qui donnait un sens à notre vie.

Comment apprendre à vivre après un traumatisme de l’enfance. Comment s’adapter aux réalités dévastatrices de la vie adulte, lorsque les gens perdent leur santé, leur business, lorsqu’ils se perdent eux-mêmes. Et quelle peut être la vie après le traumatisme psychologique.

A l’époque personne ne pouvait supposer, qu’au cours du travail sur ce livre, qui est basé sur les histoires des patients, qu’ils décident de parler de leurs propres traumatismes vécus. De dire toute la vérité.

Lui-comme un Belge.

Comme un psychiatre.

En tant qu’un homme.

Elle – comme une Russe.

Comme un psychologue.

En tant que femme.


Et ils se sont rencontrés. Et le livre sur les traumatismes psychologiques de la vie, en collaboration avec ceux qui travaillent avec, et ceux qui l’avaient subi, a été écrit. Dans le format artistique inhabituel – un texte narratif à la troisième et première personne. Parce que quand on est devant le miroir, nous y voyons autant ce que le reflet nous permet de voir. Et peu importe où se trouve ce miroir – dans la salle de bains ou dans les profondeurs de notre âme.

Chapitre 1. Les descendants des médiums

Le fils de braconnier africain

Petit, Jean-Baptiste courait tellement vite, que le vent remplissant ses poumons, comme un bateau à voiles, lui coupait le souffle.

Il avait 7 ans. Il courait en baissant la tête et en regardant attentivement sous ses pieds, examinant la brousse de la jungle qui s’ouvrait devant lui. Il se dépêchait d’arriver avant le coucher du soleil.

Dans l’équateur, le coucher du soleil est précoce – à 18 heures il fait déjà noir. Et c’est à ce moment que les fauves viennent pour chasser. Il doit avoir le temps d’arriver jusqu’à sa maison. Mais hier, pendant qu’il courait ses onze kilomètres de l’école à la maison il n’a pas rencontré le serpent. Ce n’est pas bien. Peut-être qu’ils se rencontreront aujourd’hui. Et il perdra du temps précieux.

Le Rwanda, ou comme on l’appelle souvent « Le pays des mille collines ”, est couvert de la forêt subtropicale. Le lac Kivu sur les rives duquel vivent deux millions de personnes, – est le plus beau des Grands Lacs d’Afrique, il a la beauté authentique frappante; différent de tous les autres bassins – il n’y a aucun crocodile dans ses eaux.

Du temps de l’enfance de Jean-Baptiste, La république du Rwanda, se situant entre l’Ouganda, la Tanzanie, le Burundi et le Zaïre, était différente. Le Rwanda abritait seulement 4 millions de personnes. Même après l’indépendance de ce petit pays africain de la tutelle belge et l’augmentation de sa population jusqu'à onze millions en seulement 50 ans, Le Rwanda est toujours reconnu comme un paradis sur terre. Au cours de l’année, la température de l’air est maintenue à environ 25 degrés. La récolte, qu’on cueille plusieurs fois par an, a un goût excellent.

Les gens sont engagés dans l’agriculture, l’élevage et la chasse. Personne n’a pour but d’entrer dans le temple du savoir. Parce que les guerres récurrentes et la vie sur terre n’envisagent pas le départ de l’enfant dans un long voyage vers l’éducation. Cependant, il y a un demi-siècle, lorsque les deux tribus Tutsis et Hutus combattaient déjà les uns contre les autres, créant l’apparence de paix relative, les parents de Jean-Baptiste ont décidé que tous leurs cinq enfants iront à l’école, mais seul Jean a pu faire ses études.

Cela n’était pas facile.

A l’époque, dans tout le pays il n’y avait que 15 hôpitaux et 80% de la population était analphabète. Les parents de Jean-Baptiste ne savaient pas ni lire ni écrire, d’ailleurs comme tout le monde dans le secteur – cela n’a pas été nécessaire. D’autres valeurs rendaient leur vie heureuse et bien remplie :

— Se lever à l’aube, avec les premiers rayons du soleil subéquatorial.

— Récolter, travaillant 12 heures par jour, sans les congés.

— Chasser bien, tâchant de ne pas être tué par les fauves.

— Préparer et manger la nourriture fraîche, car la nourriture ne peut être que fraîche – il n’y a pas où la garder.

— Se reposer le soir dans une grande compagnie d’amis autour d’un feu, avec les danses et la bière fraîchement préparée.

— Chanter une berceuse pour son bébé.

— Écouter le médium, le chaman de la tribu, qui était le grand-père de Jean-Baptiste, et qui révélait aux gens les mystères bouleversants des prédictions.

— Tuer le serpent.

Parmi la population de 4 millions de personnes, seuls quelques enfants devenaient les élèves de l’école primaire. Après 7 ans d’école primaire, encore moins d’enfants passaient à l’école secondaire qui durait encore 6 ans.

On n’en avait pas besoin. Plus important était de continuer le métier de son père: travailler la terre, élever du bétail ou devenir un chasseur.

Les enfants du même âge que Jean-Baptiste- à l’âge de sept ans, se levaient à l’aube pour nettoyer l’étable des crottes des vaches et des chèvres, ensuite ils aidaient dans les plantations de bananeraies. Le père, pour les études, a libéré Jean-Baptiste d’autres travaux. Donc il nettoyait seulement l’étable les matins et partait ensuite en courant à l’école.

C‘était difficile, mais son père pouvait se le permettre. Il était braconnier d’ethnie hutu et travaillait dans les mines. Sur sa plantation des bananeraies travaillaient d’autres paysans rwandais tutsis et hutus qui avaient besoin d’argent et qui pouvaient donc bien travailler dans les champs du père du petit Jean Baptiste. Le père de Jean-Baptiste ne pouvait pas labourer ses champs, parce qu’il était mineur, et qu’après son travail dans les mines, il allait chasser les fauves et les buffles.

Quand Jean baptiste a eu 7 ans, il est allé à l’école. Le seul des toutes les familles de secteur. L’école se situait à 11 kilomètres. Chaque jour le petit Jean-Baptiste parcourait une distance de 22 kilomètres.

Il courait seulement parce qu’à pied il n’arriverait pas à l’heure avant le début des classes le matin. Et aussi parce qu’il devait rentrer avant le coucher du soleil, avant que les animaux sauvages commencent à chasser dans la jungle. En courant il réussissait à apprendre et à survivre. Mais il avait un souci – de ne pas laisser passer un serpent devant lui.

Dès l’enfance ses parents avaient dit à leurs enfants: Si tu vois un serpent – tu dois le tuer. Si tu ne le tue pas – le serpent te tuera. Ou quelqu’un d’autre. Le serpent doit être tué.

Alors, lorsqu’il voyait un serpent, il s’arrêtait. Il savait bien que la morsure d’un mamba noir était très rapide. Et il fallait se précipiter.

Le mamba noir peut mesurer jusqu'à plus de 4 mètres et il peut se déplacer avec une rapidité de 15 kilomètres par heure. Jean-Baptiste était un élève d’école primaire, sa vitesse alors ne dépassait pas 11 kilomètres par heure, parfois il pouvait voir le serpent noir disparaître dans la jungle. Dans ces cas il ne se ralentissait pas, c’était inutile.

Il lui était interdit d’aller dans la jungle; son père lui disait que la jungle nourrit le premier mais tue le deuxième, pour nourrir le premier. Et les enfants n’ont rien à y faire.

Alors Jean-Baptiste continuait de courir. Il était un bon stayer et préférait de ne pas s’arrêter sans besoin, mais plutôt de changer l’intensité de la course.

Donc il continuait de courir sans s’arrêter. Lorsqu’il ne rencontrait pas un ruban noir sur le chemin. A ce moment-là il devait agir au maximum de ses capacités d’enfant.

Mais Jean-Baptiste était le fils de chasseur-braconnier. Dans ses veines coulait le sang de ses ancêtres qui avaient survécu parce qu’ils ont pris de l’avance sur la mort. D’un mouvement précis et automatique il attrapait le serpent par la queue, le montait brusquement et frappait sa tête contre le sol de toute sa force. Puis encore et encore. Jusqu’à que la chaire tendue et dure de cet reptile mortel ne devenait molle et inanimée.


...Plusieurs années plus tard, lorsque une guerre déclenchée à partir de l’Ouganda par le front patriotique rwandais, une rébellion d’anciens réfugiés tutsi, éclata au Rwanda, contre le régime en place et déboucha sur le génocide des tutsi, Jean-Baptiste apprendra que cette technique de tuer les serpents venimeux s’appliquait sur ses propres compatriotes tutsi et hutu par des miliciens hutu et des rebelles tutsi.

Les miliciens hutu exterminaient les tutsi avec une cruauté inouïe; sans épargner personne. Les rebelles tutsi du front patriotique rwandais, en attaquant le Rwanda, massacraient, à leur tour, tous les hutu sur le chemin de leur progression militaire.

Ils tuait les enfants comme des serpents.

Plus tard Jean Baptiste apprendra que ces criminels tuaient ces compatriotes de manière terrifiante. Ils prenaient les nourrissons par la jambe et frappaient fort contre le sol ou sur un objet dur. Jusqu’à que le cerveau ne commençait pas à couler du petit crâne. Ensuite, avec les cadavres de leurs parents ils les jetaient dans l’eau des rivières de la source du Nil, où les crocodiles géants les néantisaient en quelques minutes.

La guerre est toujours terriblement hideuse.

Mais même jusqu’à cette guerre, il fallait encore vivre.

…C’était comme ça pendant toutes ses sept années de l’école primaire. Lorsque Jean Baptiste est passé à l’école secondaire. La formation a été réalisée de façon permanente, et ses parents ont envoyé leur fils vivre dans un des prestigieux collèges du pays dirigé par des religieux pour encore 6 ans. C’est à ce moment-là, quand Jean-Baptiste a eu 13 ans, qu’on lui avait acheté pour la première fois dans sa vie, une paire des chaussures.

Il faisait des efforts. Se rendant compte de combien d’espérance et d’abnégation ses parents mettaient dans sa formation, Jean-Baptiste, ayant le désir du savoir naturel et l’esprit curieux, démontrait sa reconnaissance par ses résultats scolaires extraordinaires.

L’expérience, qu’il a eu par les hommes de sa famille, du grand-père médium et du père-braconnier, faisant une sorte de sandwich soigneusement assemblé avec des nouvelles sciences, a donné un résultat incroyable.

Jean-Baptiste ne connaissait pas la peur.

Plus précisément, il se manifestait en lui un état particulier, qu’on pourrait appeler le rejet de la peur. Cela l’aidait dans la vie quotidienne et dans la vie sociale. De son grand-père médium, il a hérité l’intuition et la sagacité. Il ressentait toujours ce que les autres avaient en tête. Au fil des années, ça l’intéressait de plus en plus, ce mécanisme étrange qui s’appelle le cerveau. Il se souvenait souvent d’un événement qui s’est produit avec lui à l’école primaire, qui l’avait marqué et qui a influencé, plus probablement, son choix professionnel.

Il courait à l’école dans sa deuxième année primaire. Une fois, arrivé en retard après un massacre d’un énième serpent, Jean-Baptiste remarqua qu’il n’y avait pas de classes ce jour-là. Tous les élèves étaient rassemblés dans une grande salle, dans laquelle on voyait des gens inconnus habillés en blouses blanches. On faisait la vaccination aux enfants. Jean-Baptiste ne s’était encore jamais fait vacciner. Mais il savait déjà que le médecin – c’est une créature proche de Dieu. La créature la plus douce, la plus apitoyée du monde. C’est ce que ses parents disaient toujours. Tout le monde le disait. Et il vivait avec la compréhension absolue de cette vérité.

Quand le médecin en blouse blanche s’est dirigé vers lui, il observait avec la joie et curiosité comment on va lui faire sa toute première vaccination en tant personne consciente. Le médecin s’est approché et attrapé brutalement Jean-Baptiste par son avant-bras, pour le tourner du dos. N’ayant pas du temps pour s’indigner, Jean-Baptiste a senti l’aiguille piquer son omoplate, et juste après – le feu s’enflammer dans son corps. Cela s’est produit tellement vite, que l’instant d’après il criait à travers les larmes dans le dos du médecin qui s’éloignait. La douleur a pénétré dans son omoplate et dans le dos, mais le pire ce qu’elle ne faisait qu’augmenter. Titubant d’une fatigue soudaine, il a senti ses jambes affaiblies trembler et il a eu une envie de se coucher par terre directement dans la salle de classe.

Mais ce feu, dévorant le petit corps, devenait insupportable, qu’avec ses dernières forces, il est sorti de l’école, chancelant, et s’est mis à courir.

Il voulait refroidir son corps, et il courait de plus en plus vite, pour que le vent lui procure du soulagement.

Ne voyant rien autour à cause de la douleur, il a couru jusqu’à sa maison.

Il a commencé à s’arrêter seulement en voyant les murs familiers, et presque inconscient, s’est laissé tomber lentement dans l’ombre d’un arbre derrière la maison. Appuyé contre le tronc d’un palmier à huile, il y est resté jusqu'à la nuit, en essuyant des larmes amères d’offense et d’illusions brisées.

Ce vieux palmier à huile était son ami secret. Parfois, quand il était inquiet de quelque chose, il venait vers cet arbre pour se calmer, tripotant dans ses mains des feuilles sèches, qui tapissaient la terre tout autour. Ou il rêvait, caressant l’écorce de cet arbre étonnant. L’arbre à cause duquel, la vie de toute l’humanité a changé pour autant.

...Plusieurs années plus tard, étant déjà engagé dans la science, Jean-Baptiste saura quelle catastrophe a frappé notre planète grâce à cet arbre ordinaire, duquel on obtient l’huile de palme.

En effet, pour obtenir ce produit très rentable, chaque jour, des vastes zones de la forêt tropicale étaient coupées.

De la taille de 300 terrains de football.

Par jour.

Tous les jours.

Jusqu’à ce que dans certains pays il n’y reste plus de forêts et d’animaux, qui y habitaient autrefois. Et la nouvelle zone à effet de serre, tuant notre planète, est apparue sur le territoire de l’Indonésie et de la Malaisie.

Il apprendra que c’est probablement ce produit-là, qui a joué son rôle dans la durée de vie très brève de ses compatriotes. Les hommes survivaient rarement la barre de 65 ans. On a prouvé que la quantité des matières grasses saturées de l’huile de palme qu’on consommait, entraînait la mort à la suite des maladies cardiovasculaires.

Alors il refusera pour toujours tout produit contenant de l’huile de palme, pour la vie de ses enfants et pour le sauvetage de la planète. Et il pensera souvent que si les gens se sont rendus compte de toute l’horreur de la catastrophe, qu’ils approchent personnellement et physiquement chaque produit, nourriture ou parfum acheté, boisson ou produit de nettoyage – ils auraient refusé, sans doute et pour toujours.

Lorsqu’il n’y a pas de demande, il n’y a pas d’offre.

Et ça aurait été possible de sauver cette planète, qui périt depuis longtemps à cause de la cupidité diabolique de ceux qui croient aveuglément que dans les cercueils personnels pour eux-mêmes et leurs enfants – il y a des poches.


…Quand les larmes sont séchées, Jean-Baptiste, ayant déjà subi tout un kaléidoscope d'émotions, a pris une décision. Jamais il ne pardonnera cet homme dans la blouse blanche.

Jamais.

Pour la douleur.

Pour la brutalité.

Pour le dos tourné lorsqu’il appelait à l’aide.

Pour la cruauté, qu’on ne peut pas avoir en celui qui connaît la mystique de la vie et la mort.

Pour la déception.

Mais surtout, il a décidé de devenir absolument le médecin. Pour ne jamais faire mal à personne. Pour devenir le vrai médecin, pour aider les gens avec un cœur ouvert, regardant droit dans les yeux.

Le temps a passé. Les résultats de ses études réjouissaient les enseignants et les parents de Jean-Baptiste. Il s’est fait remarquer par son enseignant de physique – un frère religieux de la Congrégation des Frères de la Charité. Ils sont devenus amis. Les religieux, dans leur mission apostolique dans l’enseignement, et avec leur attitude humaine, ont accompagné Jean-Baptiste toute sa vie.

Quand le temps d’aller à l’université est venu, les membres de la congrégation des Frères de la Charité ont soutenu Jean-Baptiste, comme l’un des leurs meilleurs élèves, pour aller faire ses études de médecine en Russie. Et il s’est retrouvé à Moscou, dans l’Université russe de l’Amitié des Peuples Patrice-Lumumba. Il est venu en Russie avec un objectif clair: obtenir une formation médicale de qualité et retourner dans sa patrie, en Afrique, pour être au service des gens. Avant, Jean Baptiste voulait devenir frère de la charité et consacrer sa vie à la médecine et à la santé des gens.

Mais souvent l’amour pour le Dieu ne peut pas concurrencer avec l’amour pour une femme

— “Que diable te prend! – cela a devenu l’expression préférée de Jean-Baptiste dans la langue russe, – je ne sais pas comment faire ”. Dans la confusion profonde, il était assis devant le frère, devant son ancien professeur de la physique, devant son ami.

— « Toutes ces années je voulais tellement devenir frère, je ne regardais aucune femme, avant qu’elle est apparue. Je ne sais pas quoi faire! Et je te demande, mon maître, de m’aider. Comme tu dis, ça sera ainsi.”

Le Frère gardait le silence longtemps. Ensuite il a commencé à expliquer lentement et en détail les vérités, au premier regard, à priori évidentes. Mais seulement au premier regard. C’était une longue conversation. Mais Jean-Baptiste retiendra pour toute sa vie le sens important de cette conversation.

On est tous des êtres humains. Et peu importe si on est croyant ou laïque.

Peu importe en quoi on croit.

Et si on croit.

Nous sommes des animaux. Ceci est notre essence biologique. Et comme tout organisme vivant on réagit. On a des sentiments et des émotions. On les éprouve d’une manière naturelle, et nous ne pouvons pas les contrôler entièrement. Les sentiments les plus forts sont la Foi et la Haine. Avec une foi inconditionnelle l’homme est capable de presque tout faire. Voire de donner sa vie. Avec une haine inconditionnelle – de prendre celle des autres.

Lorsqu’on rencontre une personne pour laquelle on a l’attirance biologique et l’attachement émotionnel – on appelle cela l’amour.

L’amour pour une personne est une émotion supérieure, appelée le sentiment, et qui est propre seulement à l’être humain. Comme toutes les émotions supérieures, l’amour est un état psychologique particulier, qui se manifeste par une émotion stable et de longue durée vis-à-vis de l’objet d’amour.

Le sentiment d’amour peut être divers, en fonction de l’objet d’amour. L’amour pour les parents, l’amour pour les enfants, l’amour pour un homme ou une femme, pour un travail ou pour les animaux domestiques, pour la lecture ou les voyages – se sont les différentes manifestations de cette émotion supérieure. Pour cette raison les sentiments sont souvent classés en fonction de leur registre: moral ou éthique, intellectuel, pragmatique. C’est simple, comme dans l’alphabet.

L’amour pour Dieu – n’est pas une émotion. Ce n’est même pas un sentiment. On l’appelle « l’amour vrai ”, parce qu’il ne peut pas apparaître le matin ou le soir. Il ne dépend pas ni de la saison, ni de la situation. Cet amour inconditionnel – est une partie d’activité vitale de l’homme.

L’amour pour Dieu – c’est un état. Par exemple, comme la respiration. La respiration peut être heurtée lorsqu’on est inquiet. Ou calme et profonde quand on dort. Elle est différente. De plus, c’est le son de notre respiration, le son principal, indiquant qu’on est vivant. Tel est l’amour pour Dieu.

Et peu importe si tu es religieux ou laïque. Le principal est que tu respires.

Jean-Baptiste a gardé les souvenirs de cette nuit d’insomnie qu’il a passée en réflexions après la conversation avec le religieux. Peu après il s’est marié avec la femme qu’il aimait; mais toute sa vie il l’a passé en collaboration étroite avec les religieux qui l’ont fait découvrir cette étonnante compréhension de la vie.

Après l’obtention de son diplôme de médecin, Jean-Baptiste est retourné au Rwanda avec sa femme russe. Ils ont construit une belle maison. Sa femme était surprise du climat subtropical, qui ne savait ni la chaleur ni le froid. Dans leur jardin et potager, les fruits et les légumes étaient récoltés plusieurs fois par an. Sur les rives du vaste et pittoresque lac Kivu, où ils venaient souvent passer quelques jours de vacances, il n’y avait ni moustiques ni maringouins. Le lever et le coucher du soleil frappaient par leur splendeur exceptionnelle, propre seulement à l’équateur.

A l’équateur il n’y a presque pas des crépuscules. La journée absolue se remplit des couleurs rouge, pourpre, et rose; le disque solaire se plonge derrière l’horizon et la nuit absolue tombe. Tout à coup. Comme si quelqu’un éteint la lumière du jour et allume une veilleuse avec du ciel étoilé infini. Ce monde rappelait un coin de paradis, créé pour le bien-être familial. La nature récompensait généreusement tous les jours de l’année avec toute l’abondance des richesses en quelles elle était capable.

Avec sa femme infirmière, Jean-Baptiste consultait les patients dans une clinique et travaillait sur sa thèse. Le temps quand on est absolument heureux est comme un battement de cils. Nous ne la percevons pas. Peu après leur vie s’est remplie avec les voix des enfants, le bonheur familial a obtenu la complétude; et la guerre est venu au Rwanda.

Le génocide de 1994 au Rwanda a enlevé la vie d’un million des personnes. Le père et les frères de Jean-Baptiste ont été tués. Les fleuves du sang coulaient dans la ville et les cadavres des gens tués à la machette bloquaient les sorties des maisons. Jean-Baptiste a dû sauver sa famille et fuir le pays.

Encore une fois, la congrégation des Frères de la Charité est venue à son secours dès qu’il est arrivé en Belgique. La femme et les enfants de Jean baptiste ont été évacués d’abord dans un des pays d’Afrique de l’Ouest, ensuite en Belgique. En Belgique, il a fallu littéralement partir de zéro.

Le diplôme russe de docteur de médecine n’était pas reconnu en Belgique, et il fallait refaire quelques années d'études. Encore une fois – des études de médecine. Mais il n’y avait pas assez d’argent et ces études coûtaient très cher. Au début, sa femme s’occupait de leurs enfants, restant dans leur logement social.

Tout était étranger. Le pays étranger, la langue étrangère, les gens étrangers.

Mais il fallait survivre.

Et ils survivaient.

Faire reconnaître ses qualifications professionnelles a pris 4 ans. La congrégation des Frères a soutenu encore une fois Jean Baptiste. Ils ont offert la possibilité pour Jean-Baptiste de travailler dans leur clinique psychiatrique en tant MACS/Psychiatrie (médecin assistant candidat spécialiste) de l’Université catholique de Louvain. Dans de nombreux pays du monde, les frères ont ouvert des établissements médicaux, pour prendre soins des patients psychiatriques et des personnes avec retard mental et handicap physique et sensoriel. Telle était leur mission. Cela a permis à Jean-Baptiste de trouver du travail pendant la période de sa spécialisation en psychiatrie générale et en psychothérapie familiale et systémique. Il a continué de travailler dans l’hôpital neuropsychiatrique de Saint-Martin à la périphérie de Bruxelles, même après l’obtention de son grade de médecin-psychiatre et psychothérapeute en Belgique.

Les horreurs de la guerre résonnaient encore longtemps dans le mémoire de tous les membres de la famille de Jean-Baptiste. Mais le temps bouge l’espace et au bout d’un moment, l’accomplissement personnel de Jean-Baptiste a commencé de se développer avec succès. En dehors de son travail à l’hôpital, Jean Baptiste recevait des personnes en détresse psychologique ayant vécu la guerre et présentant des signes du syndrome de stress post-traumatique qu’il prenait en charge en appliquant aussi parfois, son expérience personnelle.

Le traumatisme psychologique – est un objet d’études particulier pour les psychothérapeutes. Jean-Baptiste n’était pas adepte d’exposition pharmaceutique sur l’organisme humain.

D’après ses observations pluriannuelles, il était tout à fait évident pour lui que la transe dans l’hypnothérapie a un effet plus qualitatif que les antidépresseurs. Bien sûr pas dans tous les cas, mais quand il s’agit de la santé mentale normale – certainement.

Quand une personne en bonne santé mentale subit un traumatisme, il n’est pas du tout nécessaire d’utiliser les composants chimiques pour influencer violemment son le psychisme.

Notre inconscient – c’est une partie de Dieu en nous. Et ce Dieu intérieur est ouvert à la conversation professionnelle. Le psychothérapeute a toujours un choix. Enrichir une société pharmaceutique ou de trouver les bons mots pour le dialogue avec l’inconscient.

Bien sûr, c’est plus facile de prescrire des médicaments. Beaucoup plus facile par rapport au travail colossal de l’esprit et de l'âme, qui est nécessaire à faire pour le sauvetage d’un patient.

Mais Jean-Baptiste aimait son travail de tout son cœur, et plus compliqués étaient les cas, plus il s’investissait dans ce métier extraordinaire de la guérison des âmes.

Les enfants grandissaient, sa fille allait à l’université, et son fils terminait l’école secondaire. Enfin il a pu quitter le logement social, et prendre un prêt pour faire construire sa propre maison.

Sa propre nouvelle maison. Maintenant chacun des membres de la famille avait sa propre chambre; le soir tout le monde se réunissait dans la salle de séjour avec un feu ouvert et une belle cheminée, briquetée des briques rouges. Il ne restait que cinq ans jusqu’au dernier paiement à la banque. Et la maison serait à eux.

Et dans ce nouveau pays, dans cette nouvelle vie, après toutes les épreuves de la guerre, ils pourront enfin trouver la paix et vivre heureux pour toujours.

Avant qu’il ait compris un matin qu’il allait mourir.


Jean-Baptiste était silencieux. Ils se sont mis d’accord il y a longtemps que leurs histoires, ainsi que les histoires de leurs clients, seront racontées à la troisième et première personne.

C’est honnête.

— « Jean-Baptiste, tu ne seras pas contre si on sort dans le jardin pour que je fume une cigarette? » – Anastasia a compris qu’il fallait faire une pause. Ils étaient assis devant cette même cheminée en briques rouges dans laquelle le feu brûlait brillamment.

— “Que diable te prend! Bien sûr! Je vais respirer ton menthol – s’est exclamé Jean-Baptiste, souriant, comme s’il l’attendait. – Tu sais, voici ce que je vais te proposer: et si tu me racontais comment tu vivais. Et après on reviendra sur mon traumatisme. D’accord?”

— “Il n’y a pas de problème!” – Anastasia a sorti de son porte-cigares une cigarette mince au menthol, et ils sont sortis sur la terrasse, dans le jardin rempli de parfum d’agrumes et d’herbes de citron.

Le sandwich au caviar noir

Une meute de grands chiens errants l’a entouré de tous côtés. Il fallait passer par un terrain vague dont la renommée était mauvaise.

Une gamine de 13 ans ne doit pas y aller sans accompagnement. Et ce n’était pas son cas. Comme si les forces inconnues d’un Ange-Gardien s’incarnaient dans les formes les plus inattendues.

Jusqu’à l'âge de la majorité, quand elle marchait dans les rues sombres de la ville, ou à travers le terrain vague entre sa maison et l'école, de nulle part, apparaissait une grande meute de chiens errants, conduits par un énorme chien blanc. Ces chiens couraient juste à côté. Et elle sentait que ces animaux libres, horrifiant tout le quartier, d’une certaine manière la protégeaient. Le meneur de la meute la regardait souvent dans les yeux. Et elle aussi le regardait fixe dans ses yeux. De la même façon – courageusement et fermement. Mais jamais elle ne détournait le regard en premier. A cet âge-là, elle s’intéressait sérieusement à la psychologie animale, et connaissait le principe de la meute.

Si tu soutiens le regard – tu mériteras le respect.

Le principe du fort.

Chez les animaux tout est plus simple.

Ils ne savent pas mentir.

Anastasia est née au Kazakhstan, sur la mer Caspienne, où ses parents ont été envoyés en mission de travail après l’université. Un mois après sa naissance, elle était déjà dans un avion en direction de sa seconde patrie, chez ses grands-parents dans le Caucase du Nord.

Toute son enfance, elle l’ a passé entre le désert avec des chameaux, au bord de la mer d’un côté, et la culture authentique des montagnes verdoyantes d’Alanie, sur l’autre. Cette réalité paradoxale dès l’enfance a laissé une marque sur sa perception du monde.

Plus tard, quand elle est allée à l’école secondaire, ses parents ont déménagé dans une ville sur la Volga. Cette ville méridionale lui était étrangère. Tous les 20 ans qu’elle avait dû y passer, elle voulait la quitter. Elle passait toujours chaque été dans le Caucase du Nord, le seul endroit où elle se sentait chez elle. Dès son enfance, les tempêtes de l'été, avec le tonnerre et des grands éclairs dans le ciel, qui faisaient trembler même les pierres dans les montagnes – lui procuraient la joie et l’admiration. Comme tous les autres éléments, d’ailleurs.

Elle sentait que les énergies anciennes, archaïques de ses forces naturelles, trouvent un écho dans son âme. Comme si elle avait une sorte de puits insondable en elle, que cet élément ancien rempli d’une force vitale particulière. La force qui ne ressemble à rien d’autre. La force de la Joie de Vivre.

C‘était pareil quand âgée de sept ans, elle s’est approchée pour la première fois de la mer. Ce fût un des rares étés où elle n’était pas partie pour trois mois dans le Caucase. Et avec son père ils sont allés au bord de la mer. Dans la mer Caspienne, même en été, il y a souvent des tempêtes violentes. Et maintenant elle était en train de regarder les énormes vagues qui montaient jusqu’au ciel, absorbant le sable du rivage. Son père lui a pris la main et lui a demandé:

— “Alors mon petit moineau, est-ce que tu veux chevaucher une vague?”

— “Oui.” – dit-elle plissant les yeux de ravissement.

Ils sont entrés dans l’eau. Son père la tenait fort par la main et la menait derrière lui, à l’encontre des vagues. Les vagues étaient hautes. La première grande vague l’a couverte non seulement elle, mais aussi son père. Quand ils ont émergé, elle a compris qu’elle n’apprendra jamais à nager. Mais elle s’avancera toujours dans la mer orageuse. Parce que depuis ce moment la mer est devenue son amie. Et pour la première fois elle a ressenti cette énergie marine, qui ne ressemblait à rien dans le monde.

Plus tard, étant déjà adulte, elle s’est rendue compte que c’était inutile d’apprendre à nager, car nager dans une mer furieuse – était une folie. Mais nager dans une mer douce – était inintéressant et ennuyant. Parce qu’un élément dormant est comme une chrysalide de papillon – rien de remarquable, une étape intermédiaire.

Elle préférait regarder la mer calme depuis la rive.

Ainsi pour regarder la pluie agitée. Ou des flocons de neige tombant doucement. Ou le feu brûlant dans la cheminée. Regarder avant d’aller se coucher en écoutant cette berceuse naturelle mondiale.

Anastasia a grandi dans les années 90, une période difficile pour la Russie. L’époque où on a pris d’assaut la Maison Blanche à Moscou, et où il y a eu un coup d’État. L’époque où le pouvoir appartenait aux groupes criminels, et on pouvait tuer un homme juste pour pratiquer le tir d’un pistolet. Le chaos régnait dans le pays et tout le monde était livré à lui-même. Beaucoup de choses ont été subies et beaucoup de chemins ont été parcourus.

Malgré le fait qu’elle n’aimait jamais cette ville du sud, c’est ici que la formation de sa personnalité, ainsi que le choix de sa profession ont été faits.

Contrairement à la plupart des jeunes, elle a commencé à exercer ce à quoi son sort l’avait déterminée, après de nombreuses péripéties qui ont eu lieu dans sa vie jusqu'à un certain moment. Seulement après avoir vécu un quart de siècle sur cette terre, elle a ouvert la porte de sa destinée et est entrée dans l’espace d'épanouissement professionnel. Mais avant ce moment-là, comme beaucoup d’autres personnes dans ce grand pays qui sont tombés dans le hachoir à viande des années 90, elle n’essayait que de survivre.

A 18 ans elle a rencontré son futur mari. Ils se sont mariés et ont appris bientôt qu’ils seraient des parents heureux. Une fois, Anastasia a quitté l’appartement où ils vivaient pour aller voir ses parents. Leurs immeubles se situaient proche l’un de l’autre, mais il faisait tard et c’était dangereux de rentrer toute seule. Son mari a donc insisté qu’elle reste dormir chez ses parents.

Hélas. Le plus grand regret de sa vie, un certain savoir en elle, – était plus fort que la rationalité. Et ce soir-là son intuition lui disait qu’il fallait quitter les parents et rentrer à l’appartement.

Son ventre était assez grand, comme il devait l’être au 8ème mois de la grossesse. Anastasia est rentrée mais n’a pas pu ouvrir la porte, parce que son mari l’avait fermée à l’intérieur avec entrebâilleur.

Grâce à une petite fente entre la chaîne tendue et la porte, elle a pu voir une jeune fille. Cette fille était complètement nue et passait devant la porte entrouverte. Elle était ivre et riait. Dans ses mains, elle tenait une bouteille ouverte de champagne, dont elle buvait, en écoutant comme si, quelque part dans la chambre à coucher, quelqu’un racontait une anecdote.

Quelqu’un, à en juger par sa voix, était son mari.

Pendant un certain temps Anastasia restait debout et regardait dans le vide de l’appartement, lorsqu’elle a aperçu au loin le bord d’un lit de bébé, acheté récemment pour la petite qui allait naître dans un mois.

Les émotions, comme dans un cinéma ralenti, ont commencé à se transformer en une bombe explosive. La respiration est devenue fréquente et haletante.

Au moment où la rage inhumaine avait presque montée des profondeurs du monde intérieur, elle a senti le bébé bouger dans son ventre.

L’instinct maternel a aussitôt étouffé les émotions et Anastasia, les mains tremblantes, a fermé la porte dans la vérité non ouverte jusqu'à la fin.


Sortie dans la nuit d’été elle marchait lentement vers la maison de ses parents. Il était presque minuit. Le chemin passait à travers une allée des peupliers mal éclairée, aux bords de laquelle il y avait un grillage. Passée la moitié du chemin, elle a entendu un bruit derrière elle.

Elle s’est retournée et s’est trouvée face à un jeune homme avec un regard fuyant. Il l’a attrapée brutalement par les cheveux et l’a jetée sur la grille, en s’appuyant contre son ventre. D’une main, il a saisi son poignet gauche, l’a monté au-dessus de sa tête, la pressant dans la grille.

Anastasia a eu le temps de voir sa main avec un couteau porter vers son ventre. Elle connaissait ce regard, cette odeur causant des nausées en elle.

La marijuana.

A l’époque, la marijuana poussait librement dans les rues de la ville, comme une herbe ordinaire. Cet homme était dans un état d’ivresse narcotique. Cachant son visage dans l’épaule d’Anastasia, il criait quelque chose d’incohérent, que personne ne l’aimait et qu’il les haïssait tous, et qu’il allait se venger de tout le monde.

Dès maintenant.

En ce temps-là, elle ne connaissait pas encore la psychologie criminelle, qu’elle étudierait quelques années plus tard. Elle connaissait une chose seulement – dans un mois son bébé devait naître, sa fille, son petit ange.

Et le couteau dans la main d’un drogué appuyant contre son ventre, ne s’intégrait pas dans ce tableau. A peine s’étant remise après la trahison de son mari, elle se retrouvait devant un tueur potentiel de son bébé.

Elle n’avait aucune pensée pour elle-même, comme si en ce moment-là elle n’était qu’une porteuse d’une nouvelle vie. Une vie qui devait absolument naître.

Soudain, un étrange apaisement a émergé en elle. Elle a senti ce qu’elle devait faire.

L’intuition, ignorant la raison, s’est tournée vers les structures anciennes du cerveau et il y eut le vrai savoir.

Ses mains ont arrêté de trembler.

Sa respiration est devenue calme et profonde.

Lentement elle a levé sa main libre et l’a posée sur la tête du drogué.

Et elle s’est mise à le caresser.

Prudemment.

Lentement.

Délicatement.

Doucement.

Très doucement.

Répétant d’une voix basse, tendre et apaisante:

— “Mais qu’as-tu, qu’as-tu! Bien sûr qu’on t’aime.

Ils ont besoin de toi. Qu’est-ce qu’ils vont faire sans toi.

Tout ira bien.

Tu es bon. Tu es juste fatigué. Ça arrive. Tout le monde se sent fatigué parfois. Quand on est fatigué – il faut se reposer. Tu as besoin de te reposer maintenant.

Et tout ira bien. Tout ira sûrement bien.”

…Le temps s’est arrêté.

Il lui semblait qu’elle répandait infiniment longtemps la grande puissance de l’amour et de la tendresse sur le mal absolu.

Et la balance s’est penchée vers le côté de la vie.

Le corps du drogué s’est amolli, Anastasia a senti le poids de sa tête sur son épaule.

Mais sa main avec un couteau restait toujours près de son ventre.

A travers le tissu fin d’une robe d’été elle sentait le froid de la pointe du couteauinsistant.

Il fallait faire quelque chose. Mais tout ce qu’elle pouvait, elle l’avait déjà fait. Et elle continuait en faisant appel à toutes les forces toutes-puissantes de l’aide.

Elle ne connaissait aucune prière.

On dirait qu’à l’intérieur d’elle, un émetteur radio s’est allumé, diffusant le signal SOS.

Et à ce moment-là, il n’était pas important qui entendrait ce signal.

A l’autre bout de l’allée, un couple d’âge moyen est apparu. Il se promenait lentement avant d’aller se coucher, se tenant par la main et discutait.

Anastasia, tout en continuant de caresser la tête du toxicomane, a attendu que le couple s’approche et a demandé d’une voix calme mais ferme:

— “Pouvez-vous me dire l’heure?” – attrapé enfin le regard du passant, elle a hoché la tête en direction du couteau et l’ayant aperçu, l’homme s’est arrêté.

Il a vu une jeune femme enceinte avec un couteau posé près de son ventre. D’abord il était désemparé mais il s’est pris vite en main et a demandé strictement:

— “Qu’est-ce que se passe ici?”

Rêvant de quelque chose, le drogué ne réagissait plus à la voix d’Anastasia. Même quand elle s’est adressée au couple. Mais quand la question de l’homme a pénétré dans ses rêves – il s’est réveillé. Il s’est retourné effrayé et s’est mis à courir.

Anastasia a senti ses jambes s’affaiblir et les gens ont à peine eu le temps pour l’attraper. Ils l’ont amené jusqu’à la maison de ses parents, et sa petite, si attendue, est née prématurément à un mois avant terme.

Peu après, Anastasia a quitté son mari. Sa fille n’avait que deux mois. Ses parents, comme beaucoup d’autres, n’avaient pas eu leur salaire depuis six mois. Pour survivre dans ce chaos fou des années 90 où régnait l’arbitraire et la délinquance, elle a accepté la proposition d’une voisine, qui ramenait à Moscou des œufs de poisson, d’une valeur d’un lingot d’or.

— “Des œufs de poisson? – a demandé Jean-Baptiste avec embarras, – qu’est-ce que c’est?”

— “C’est le caviar noir. Le caviar des esturgeons tels que béluga, esturgeon, sevruga. Ton père était braconnier. Il chassait les animaux. Mais il y a des braconniers qui chassent les poissons.

J’achetais le caviar noir chez les pêcheurs-braconniers et l’amenait à Moscou pour vendre. C’était un business très dangereux et c’était une infraction pénale. Tous ceux avec qui je travaillais à l’époque sont allés en prison.

Moi, on n’a pas pu m’attraper.

Parce que j’avais trouvé une solution.

En effet, les trains arrivant à Moscou pendant la saison de la pêche, quand les esturgeons frétillait, étaient accueillis par les cordons policiers avec des chiens. Seuls les chiens pouvaient sentir dans un foule de gens avec des sacs l’odeur du caviar, emballé dans des boîtes en plastique ou en métal.

Bien sûr, pour une rémunération, ceux qui ramenaient du caviar pouvaient être avertis par les contrôleurs de train, lorsqu’ils montaient dans le train. Cela voulait dire qu’il ne fallait pas prendre ce train-là mais aller le lendemain.

Dans ce monde, chacun faisait son beurre de l’information. Il arrivait parfois que les contrôleurs avaient une fausse information. Dans ces cas-là on attrapait les fraudeurs. Pour le caviar noir, non seulement on allait en prison, mais on avait un procès pénal avec une confiscation de tous les biens. L’article était très sérieux.

Et moi, j’avais ma fille. Et mes parents, plusieurs mois sans salaire. On survivait comme on le pouvait. Je n’avais pas le droit de me permettre d’être attrapée.

A l’âge de 4 ans mes parents m’ont appris à lire et à jouer aux échecs. La musique, l’art, la lecture analytique. J’avais une très bonne école, et j’étais une élève appliquée. Mon cerveau a trouvé une solution à ce problème de caviar.Contrairement à tous les autres, je n’arrivais tout simplement pas jusqu’à la destination finale, la gare de Moscou.

Je m’arrangeais avec le conducteur de train et il ralentissait le train avant d’arriver à la gare de Moscou. Donc à une vitesse réduite de 20 kilomètres par heure, je jetais les sacs avec des pots de caviar sur la plate-forme d’une station transitionnelle. Et ensuite je sautais.

— “Mais le train ne s’arrêtait pas?” – s’est étonné Jean-Baptiste.

— “Bien sûr que non!” C’était ça mon astuce. – Anastasia s’est mise à rire. – Oui, je sautais du train, – il n’y avait pas d’autre possibilité de ne pas être prise par le cordon policier. Ensuite je ramenais ce caviar dans quelques restaurants de Moscou, avec lesquels j’avais un accord préalable. Voilà donc comment je travaillais”.

Six mois plus tard, quand j’ai eu 19 ans, j’ai acheté mon premier appartement. A cette époque-là, seuls les gens sans peur et avec une tendance aux aventures pouvaient survivre. Je ne suis pas pour autant aventurière mais j’ai du romantisme à la pelle en moi. – Elle sourit et continua.

Évidemment, cela a influencé mon choix de carrière.

J’ai survécu dans le milieu criminel, mais je ne suis pas devenue comme eux.

Je suis entrée dans leur monde, j’ai pris ce dont j’avais besoin, et je suis sortie sans regarder en arrière.

Plus tard j’ai commencé à étudier la psychologie criminelle, c’était le thème de mon diplôme. Ensuite, ce fût évident que j’arrivais à résoudre des problèmes compliqués, de travailler avec des traumatismes. Comme tu le sais, parfois cela exige une douceur, mais parfois une dureté extrême. Avec le temps, un certain style de travail s’est formé, mais avec chacun, je cherchais une approche individuelle. Un de mes clients m’avait nommé un jour le chirurgien. Il a dit que je lui ai enlevé la douleur et lui ai cousu la joie de vivre. J’ai aimé cette métaphore.

Probablement que le travail avec un traumatisme psychologique et ses conséquences est, en quelque sorte, une chirurgie. La manifestation existentielle de la neurochirurgie – la psychochirurgie. Le psychologue-chirurgien ouvre la porte de son cabinet avec une ferme conviction: tout ce qui est inutile – on enlèvera, et tout ce dont on a besoin – on coudra.

La question est de l’anesthésie.

Parfois elle est déconseillée. Et avant que l’homme ne subisse l'événement traumatique « ici et maintenant » avec l’aide d’un spécialiste, – il ne s’en libérera pas. Mais plus souvent l’anesthésie marche, la personne se plonge dans un état de transe et observe en tout confort, avec sa vue interne, les images que son inconscient fait naître à travers l’imagination suite aux questions bien choisies d’un professionnel, qui sait comment et quoi dire pour cette personne.

Une psychothérapie de qualité ne peut pas être qu’ exclusive.

C’est le premier principe.

Parfois, la chirurgie doit être dure. Parce que la personne avait déjà appris à vivre dans la souffrance après un traumatisme. C’est plus intéressant pour lui. Elle continue de s’accrocher à ses souvenirs négatifs. Ils nourrissent son Ego. Et son alter-ego aussi. Pour l’abattage.

Bien que à ce moment-là, on a déjà le stade de l’obésité qui ne permet pas de bouger activement dans nos propres coins de la conscience.

Ce qui est important préciser, ce que ce n’est pas un fast-food, mais un régime spécial. Les souffrances sont nourries avec des plats d’une cuisine d’auteur.

Pour le petit déjeuner, d’habitude on préfère l’impuissance généreusement assaisonnée avec l’apathie. Pour le repas de midi on sert un steak saignant de nullité et une fricassée de culpabilité. Le dîner est facultatif, selon l’envie et les possibilités. Si avec de l’alcool, – la colère en apéritif, et la solitude en digestif.

Et voilà! La diète appelée « pseudo-dépression » – est à votre service. Exactement pseudo. Parce que la dépression, comme on le sait, – est un terme psychiatrique, signifiant une pathologie psychique.

Mais les gens aiment tellement ce mot! Ils aiment vibrer dans l’espace avec l’ensemble de ces lettres: déeepreeeesssssion…

Entre la propre immoralité et la bêtise. Tous ces régimes de la journée et diètes donnent une importance à la manière banale d’exister. Ils créent un soi-disant « gain secondaire » – une sorte d’avantage inconscient, acquis suite à la destruction, et en renonçant à ce dernier, on perd les bénéfices; pour justifier leur propre paresse, manque d’initiative et relâchement.

— Qu’est-ce que tu entends par là? – a demandé Jean-Baptiste.

— J’explique tout de suite. Tout ce qui concerne les principes, à mon avis, fondamentaux, je vais expliquer – et Anastasia a continué.

La paresse – est un péché absolu. Pour surmonter la paresse il faut de la motivation, de la volonté et de l’engagement pour l’action. Les problèmes commencent quand on vit sans y penser, comme un légume.

Le manque d’initiative – est une non-manifestation de la subjectivité. Manifester la subjectivité est possible à travers une action positive et créative. Mais le complexe de stratégies comportementales “éviter l'échec” l’empêche; ainsi que la peur, la dévalorisation et le locus de contrôle externe – quand la personne trouve la cause de tous ses problèmes uniquement en d’autres gens et circonstances malheureuses. C’est une irresponsabilité.

Mais c’est aussi une manifestation d’une forme végétative de la façon d’exister.

Le relâchement, “l’inconsistance”, n’est pas du tout acceptable comme mode de vie. « L’inconsistance » c’est pour une omelette aux tomates: seulement les bonnes tomates peuvent rendre l’omelette bien baveuse. Qu’est-ce qui peut être plus savoureux? Mais ceci est l’art culinaire et non la psychologie.

On est ce qu’on croit et ce qu’on fait.

Pour être heureux et vivre la vie pleinement, il faut être un fanatique. Le terme « fanatisme » a une acception uniquement négative dans les dictionnaires. J’avais écrit ma thèse sur la subjectivité humaine, où la foi inconditionnelle propre au fanatisme a trouvé son expression dans une forme plus acceptable pour la société. Or, la subjectivité, c’est une capacité d’homme à changer de façon créative la réalité interne et externe. Et de le faire avec une foi fanatique. En sa propre prédestination.

Anastasia a demandé Jean-Baptiste d’ouvrir la fenêtre. L’odeur de jasmin a envahi la pièce, et un courant d’air frais a fait vaciller légèrement le feu dans la cheminé.

Anastasia était toujours contente d’être un psychologue et pas un psychiatre. La plupart des gens, ses clients, lors de la première consultation montraient un certain degré de folie. Dans le sens existentiel. Impossible d’appeler autrement ce en quoi ils transformaient leurs vies. Le plus souvent, la stupidité (Anastasia l’appelait le huitième péché) était le fondement de ces conceptions étranges du destin. Puis suivait la faiblesse de l’esprit et une existence misérable aux dépenses de ce gain secondaire. Derrière eux marchait fièrement un problème d’Ego – soit très exagéré, soit au-dessous de la nappe phréatique.

Dans de nombreux cas l’homme crée lui-même ses problèmes. Accusant sincèrement des facteurs externes, il arrive en cet état décomposé à la limite, après laquelle, il y a le précipice de désespoir. Cela fait penser au terrain sur lequel est érigée la fondation pour la maison nommée “le Problème”.

Ce terrain s’appelle “l’irresponsabilité”. Si les gens étaient élevés dans la responsabilité de leur propre vie, les psychologues auraient perdu la moitié de leurs clients.Mais c’est une utopie.

En réalité, les gens montrent un certain degré de folie parce qu’ils viennent chez un psychologue pour une pilule magique, et qu’ils pensent la prendre pour faire disparaître les problèmes. Les clients attendaient toujours une réaction de spécialiste. Le soutien ou la critique, selon leurs besoins. Anastasia donnait toujours une rétroaction à ses clients. Elle leurs donnait ce à quoi ils n’étaient pas prêts. Parce qu’au début, ils ne savaient pas dans quelle mesure elle-même, elle était folle…

Anastasia a regardé Jean-Baptiste, dans ses yeux qui reflétaient la lueur du feu de la cheminée. Il avait l’air un peu absent comme s’il était en train de se souvenir de quelque chose. Cependant dès qu’Anastasia s’est tue, il a entrecroisé ses doigts et dit:

— Anastasia, en tant que psychiatre, pour beaucoup de choses, je suis d’accord avec toi.

Mais.

Le fait est que dans mon travail, je fais plus attention à la psychothérapie-même. Le moral et l’éthique, qui occupent dans ton métier de psychologue une place particulière, pour moi – sont secondaires. Dans ton cas, probablement, a lieu un complexe de ton individualité comprenant certains traits de personnalité et de caractère, n’est-ce pas?

— Bien sûr, Jean-Baptiste. – Anastasia a décidé d’éclaircir. – J’étais embauchée autrefois chez un grand scientifique. Il a élaboré une méthode unique qui permettait de détecter le profil de l’individu. Nous avons parlé dans un bureau où j’étais invitée après le test, et ensuite nous sommes sortis pour fumer. Il m’a communiqué les résultats de mon test très laconiquement.

“Très intéressant. Votre niveau d’intelligence et de responsabilité sont diamétralement opposés au niveau de conformité et de l’anxiété. En plus de cela les accentuations – vous avez des pics extrêmement élevé sur une échelle de schizoïdie et paranoïa”. – Après avoir avalé une bouffé de tabac et prenant une pose d’un penseur fumant, il a commencé à attendre. J’ai traduit sa réponse dans une forme d’un langage simple:

“Apparemment intelligente, oui; très responsable, absolument indifférente à l’opinion publique, le sentiment de peur est atrophié. Maintenant en ce qui concerne les accentuations: la créativité dépasse la barre, je peux synthétiser tout. Quand je vois un but, je me transforme en tête chercheuse et me dirige vers mon but, ignorant les obstacles”.

Nous avons secoué à l’unisson les cendres de nos cigarettes dans le cendrier fraîchement lavé, et j’étais embauchée. Après quatre ans j’ai défendu ma thèse sur les accentuants dans le développement subjectif des personnes réussies, et j’ai prouvé que pour la réussite, il faut avoir les mêmes qualités que celles que j’avais. J’ai trouvé ces qualités dans le groupe des répondants de plus de 3000 personnes réussis.

Cela fut l’un de mes amusements le plus drôles avec le socium.

Le socium n’a rien compris.

Mais son opinion m’est profondément indifférente.

Courbant le système en direction désirée, j’ai réussi à défendre ma thèse avec mon cerveau.Contrairement à la plupart des postulants pour le diplôme avec le degré scientifique, qui n’avaient pas suffisamment de cervelle mais qui avaient du statut et des ressources financières, leur permettant d’acheter ce diplôme.

Dans ma vie, les gens ont joué un rôle très important. J’ai eu de la chance avec mes professeurs. Ils ont été en mesure de sauver la défense de ma thèse. Je dois ma reconnaissance éternelle à mes superviseurs et à certains scientifiques du département, les gens avec un grand esprit, un cœur et une morale.

Retournant vers les traumatismes, je tiens à dire que la meilleure récompense pour un mode de vie de psychologue – c’est le bonheur de ses clients. Mes amis, quand j’ai quelques jours de repos, me posent une question obligatoire: “alors, tu les as tous opérés?” Cela veut dire que quelque chose était enlevé, quelque chose était cousu, et que la réhabilitation s’est bien passée. Parce que le psychologue travaillant avec un traumatisme doit être comme un chirurgien. Et dans ce cas l’homme sort de son traumatisme-prison en liberté avec une conscience claire et un esprit intact.

Ce qu’avait subi celui qui enlève et coud a de l’importance. Car je suis persuadée que le travail avec un traumatisme est similaire à la plongée ou l’escalade. Apprendre la plongée et l’escalade, en tant que théoricien est assez difficile, même si on donne des recommandations statistiquement moyennes. Mais le traumatisme est une expérience tout à fait particulière. C’est une thérapie dans laquelle la théorie n’est pas suffisante. Souvent cela ressemble à ça:

— Ce qui ne m’avait pas tué, ne vous tuera pas non plus. Vous êtes venus pour entendre ça, n’est-ce pas? – demandai-je en formes différentes celui qui vient chez moi sur recommandation. Et il comprend que si quelqu’un avait connu le même état, alors il a une chance, lui.

Quand le spécialiste a sa propre expérience des plongées et des montées, le processus de la thérapie obtient un ton du mentorat. L’image du maître est impliquée dans la dissociation professionnelle du chirurgien-psychologue comme une matière délicate, tissée d’une objectivité subjective, brodée de fil d’or d’amour inconditionnel.

Cependant, pour que tu n’aies pas d’illusions, je voudrais préciser.

Dans la vie, les psychologues – chirurgiens sont des misanthropes bien prononcés.

Et je ne fais pas d’exception.

Je n’aime pas sincèrement l’humanité comme espèce. Difficile à imaginer une forme de vie plus stupide, fausse, cupide et vicieuse. Mais le Seigneur est miséricordieux, et plus souvent vers moi viennent les gens qui en font une exception. Je les aide.

Les autres – non.

Oui, oui, ne sois pas étonné, Jean-Baptiste. Je choisi avec qui travailler.

Mais il faut préciser l’essentiel, – je ne juge pas. Mais je n’accepte pas.

C’est mon deuxième principe. Ceci est, à mon avis, la base du succès et de la qualité dans le travail.

Par exemple, je refuse un homme, si c’est un pédophile. Ou un sadique. Ou s’il me repousse pour une autre raison. Cela arrive lorsque tu passes à côté les bouches d'égout ouvertes, mais tu sais exactement, que le mot-clé ici c’est “à côté”.

Donc je refuse de les aider. Poliment, mais catégoriquement. Parce que j’ai des valeurs particulières que j’ai collectées toute ma vie. Et maintenant je construis le bâtiment de ma thérapie sur ce fondement.

Pour une thérapie réussie.

Pour la libération de l’homme.

Pour la sécurité du psychologue.

La majeure partie de ce fondement se compose d’un sentiment de respect. Il faut respecter le client.

Avec la surface de ce fondement c’est plus compliqué. Le psychologue doit travailler à la limite des vecteurs des conceptions morales et éthiques, – ses propres ainsi que celles de ses clients. Métaphoriquement, un psychologue est comme un immense éventail spéculaire qui reflète l’arc en ciel. Dans cet éventail spéculaire sont reflétés des milliers de nuances de la morale et de l’éthique, acceptables pour lui. Mais le client n’a qu’une seule de ses nuances, rarement plus. Parce qu’il n’a pas besoin de plus. Il a sa vie, son expérience, son éducation, ses conditions qui déterminent son existence. Et si la vision du monde du client trouve son reflet dans l’immense éventail spéculaire de psychologue – la thérapie sera réussie.

Autrement ce n’est qu’un business.

Ou une escroquerie.

Ou un crime.

Ou une maladie mentale de spécialiste.

Mais pas une psychothérapie, qui signifie pour moi, l’assainissement de l’âme. Tu comprends ce que je veux dire? Anastasia a regardé Jean, apercevant encore une fois une lumière intérieure venant du fond de son cœur. Il a souri.

— “Alors, Jean, toi en tant que psychiatre, qu’est-ce que tu penses de la psychothérapie?”

— “Anastasia, je te le raconterai. Quand je parlerai de mon traumatisme. Mais pas maintenant. Parce que tu as commencé à raconter ta vie, et je voudrai savoir la suite”. – Jean parlait un peu lentement mais presque sans accent. Les années d'études passées à l’Université russe de l’Amitié des Peuples ont néanmoins laissées sur Jean-Baptiste une empreinte en forme de serpent sur une perche et la gravure en cyrillique. Il est devenu un excellent thérapeute, et maîtrisait bien la langue russe.

— “D’accord, Jean. Mais étant un gentilhomme, tu me donneras des préférences? En effet, je n’ai pas un, mais plusieurs traumatismes dont je pourrais te parler”.

— “Bien sûr. – Jean a secoué la tête en rigolant. – Tu es une femme. De plus, tu es une femme russe. Une femme russe psychologue-chirurgien! Oh! Je veux les détails!”

Ils ont ris et ça fut plus lumineux devant la cheminée.

— “Alors je vais te raconter la première histoire qui m’est arrivée à l’époque quand j’étais particulièrement heureuse…”

Anastasia regardait dans sa tasse de cappuccino. La boisson était parfaitement préparée. “Que tout le monde ait une telle motivation”, pensait-t-elle.

L’odeur du café et de cannelle arrêtait le temps, et Anastasia se demandait par où commencer, se réchauffant les mains avec la chaleur de la porcelaine…

Chapitre 2. La mort d’un ange

Le bouillon de poisson rouge

Jean-Baptiste a souri de son sourire prudent et a versé du thé dans sa tasse. Il s’est mis à écouter attentivement Anastasia.

— Quelle grande importance, le rituel de manger et de boire ensemble a dans toutes les cultures, comme si nous nourrissons non seulement notre estomac, mais ajoutons aussi les épices particulières dans la nourriture de notre âme. Comme si nous apaisons non seulement la soif mais remplissons avec plaisir le récipient de notre esprit avec de l’eau féconde. On pourrait l’appeler un repas existentiel, compilé du temporel et de l'éternel. Mais ce genre de repas est possible seulement quand les interlocuteurs n’ont pas le vice répandu-la stupidité, ce huitième péché. – Anastasia a enserré la tasse entre ses paumes et poursuivit son histoire.

Les nuances fatidiques constituent notre réalité, comme le sable l’est pour la côte de l’océan. Par exemple, aujourd’hui, quand elle a décidé de parler du traumatisme dans la psychothérapie, une prise de conscience intéressante lui est venue. Anastasia s’est souvenue d’une date dont elle ne se souvenait d’habitude. Il y a presque treize ans, le 20 novembre 2003, elle était à l’hôpital et attendait.

Elle attendait incapable de changer quoi que ce soit.

Elle attendait pendant deux jours déjà.

Elle attendait quand son enfant mourait finalement.

Son petit garçon. Son Michenka.

Mourait dans elle.

Mourait en elle.

D’ici venait une compréhension qu’elle mourait avec lui.

Et, peut-être personne ne le croira, mais- elle était morte.

C‘était une mort absolue. Quelque part traînait un corps physique. Quelqu’un en prenait soin. La famille: Maman, mari, amis. On le lui racontait après. Racontait comme on raconte à une personne souffrante d’une amnésie. Elle-même ne se souvenait presque pas de cette période. Peut-être que son Ange-Gardien s’exerçait dans la peinture, et à un certain moment a décidé de maîtriser la technique du dessin au crayon. Et dans un graphique il faut effacer périodiquement les lignes courbes.

L’absurdité de la situation provoquait une telle compilation des émotions et des sentiments, que Anastasia, en tant que psychologue à cette époque-là, mais pas encore le chirurgien, tout semblait être un mauvais rêve. Un cauchemar, visqueux, étouffant, comme quand on n’arrive pas à se réveiller.

Parce que hier encore, l’ambulance l’a transportée à l’hôpital en disant que la perte des eaux a commencé mais, malgré l’âge gestationnel de six mois et demi, personne n’allait changer quoi que ce soit.

Lui a-t-on dit.

Personne.

Parce que, six mois et demi, à leurs avis, ce n’est pas beaucoup. Et il n’y a pas beaucoup de chances que l’enfant naisse vivant non plus, à leurs avis. Et encore, pourquoi elle les embête avec ses bêtises et détourne toute l'équipe de médecins de la célébration de l’anniversaire de leur meilleur gynécologue. La table est mise, la vodka attend. Allez, courage ma fille, ça arrive. De toute façon tu as déjà un enfant.

Comme cela donc. Quelle chance alors.

Les autres n’en ont même pas.

Tout est arrivé trop vite et s’est passé de façon tellement irréelle, qu’à l’inspiration, elle respirait une douleur aiguë et qu’à l’expiration, elle perdait l’esprit. Le matin encore, elle s’est réveillée de bonne humeur. Le mari attentif a ramené sa fille chez maman, qui vivait dans la maison voisine, et est parti travailler. Anastasia est sortie dans la cuisine et s’est approchée près de la fenêtre. Elle aimait depuis toujours de regarder par la fenêtre.

Dehors, l’automne faisait des folies.

Sur les rives de la rivière qui coulait sous la fenêtre, le jonc rivalisait avec les feuilles tombées du peuplier. Le jonc essayait de se dessiner sur le fond terne de l’eau avec son rang assuré des épis bruns, créant un contraste avec l’eau de la rivière bleuâtre. A son tour, par gratitude, la rivière ajoutait dans cette teinte bleuâtre des nuances plus profondes du mercure. Les feuilles des peupliers poussant au bord, emportées par le souffle du vent d’automne, essayaient d’atteindre l’eau. Leur futilité jaune pâle animait le paysage d’une manière paradoxale.

Regardant dans ce novembre fluvial, elle avait l’envie de s’envelopper dans un plaid chaud et de s’endormir. Jusqu’au printemps. Hiberner, comme une ourse. Se réveiller au printemps, mettre son ourson au monde et commencer à vivre. C’est alors que Michenka naîtra, que le bonheur deviendra absolu et en échelle mondiale.

Il ne pouvait en être autrement. Tout est là pour cela.

Un mari adoré du second mariage, donc ils vont sans doute vivre longtemps, heureux, et leurs cercueils seront cloués d’un clou. Parce qu’avec un tel amour, non seulement on vit heureux mais on meurt le même jour. Ceci est une condition obligatoire.

Une fille aimée, intelligente, belle, son petit chaton de panthère avec le prénom d’une déesse, sa Diana. Les meilleurs traits d’apparence de son premier mari, qui ressemblait un peu à Steven Seagal, sont apparus en elle. Grande, avec des cheveux noirs comme les jais, avec des yeux marrons, presque noirs, aux traits du visage bien dessinés. Tendre, délicate dans la sensation et la perception du monde, douce comme une clochette de cristal, avec-Anastasia le savait- l’âme finement organisée. Elle avait aussi des très bons résultats dans une école pour les enfants doués. De quoi encore peut rêver une maman?

La maman rêvait d’un petit frère pour sa fille adorée. La force de tous les rêves précédents était si puissante, qu’ils devenaient une réalité. Tout but était atteint. L’envie dirigeait la réalisation. Et cette fois, la compréhension de sa propre puissance continuait de cultiver une forme de vanité et d’orgueil.

Venu une grande tentation de se sentir Dieu …

Cependant, la Vie et la Mort – c’est une Providence Divine. Ce fut la première dose d’alcool médical pur, bue du Graal jusqu’à la lie, dans une longue halte sur la route panoramique vers la maîtrise de la psychothérapie …

…La nuit. Les murs de l’hôpital sont trempés de souffrance et ont perdu toute leur individualité. Pendant douze heures déjà, l’odeur de l’affolement devenait de plus en plus forte. Une peur aveugle s’épandait dans sa poitrine et son ventre, se mélangeant avec une douleur augmentant les contractions utérines. Elle avait mal.

Tellement mal qu’elle voulait crier.

Le médecin de garde était dans la salle de repos en train de boire de la vodka avec les autres collègues du jubilaire. Il a tourné le dos à sa demande d’antalgiques, beuglant ivre quelque chose sur leurs nocivités. Sans avoir donné un cachet. Même pas un placebo.

Anastasia est sortie dans le couloir, sur l’escalier, où il était autorisé de fumer, elle a tiré de la poche de sa chemise d’hôpital une cigarette et un carnet. On ne donnait pas de calmants ici. Mais on n’interdisait pas de fumer dans les escaliers. Tout le monde se fichait de tout.

Eh bien, au moins quelque chose.

Elle n’a pas réussi à allumer la cigarette tout de suite, – ses mains n’obéissaient plus et tremblaient, reflétant le tremblement interne de sa conscience. Il y avait une forte envie d’écrire quelque chose. L’âme réclamait une catharsis. Une petite mais ce serait une preuve que son esprit se bat toujours pour les restes de la perception adéquate de la réalité.

A l’extérieur, la première neige est tombée. Il était trop tôt pour la fin de novembre dans la ville méridionale. Si la neige tombait ici, c’était plutôt en plein hiver, ou encore plus proche de sa fin. La neige était pauvre, comme toutes les couleurs de ce dernier mois de l’automne. Mais il y en avait.

Anastasia regardait la neige à travers la douleur et la vitre sale de la fenêtre d’hôpital, pensant que peut-être c’était un signe. Elle essayait de raisonner, – c’était une tentative d’avoir de l’espoir pour la réflexion ultérieure, qu’on pouvait tout simplement ne plus avoir. Dans le cas où le psychisme ne pouvait pas subir un traumatisme.

Ouvrant son carnet et tenant un crayon dans ses doigts froids et tremblants, elle saisissait des signes du destin, la poésie et les gouttes de la raison.

La rue était angoissante. Le vent poussait cette neige précoce et fragile, l’entassant en une sorte de boules de billard, qui s’émiettaient comme des sablés. Comme si la nature elle-même jouait à l’unisson avec sympathie, une tragédie étrange et terrible, qui se déchaînait sur la table de billard de Sa Majesté le Destin.

À un certain moment, la conscience a changé la forme de perception, le contrôle et la criticité ont baissé jusqu'à la ligne de flottaison entre la coque de l’ego et le fond du ça. Le bateau est devenu astatique, malgré que les voiles d’Alter-Ego ne fussent pas encore abaissées. Ses doigts soudainement sont devenus solides, les tremblements se sont arrêtés et le graphite du crayon est devenu un graphomane. Anastasia connaissait cet état, dans lequel elle écrivait des poèmes dans son enfance et adolescence. Et maintenant, ça va se reproduire …

A travers l’obscurité des murs d’un hôpital, portant des vêtements d’autrui,

Je m’avance lentement vers la lumière, vers mon espoir.

L’espoir s’ébroue dans les vagues de la brise de mer

Tel un poisson d’or de caprice du Destin

Qu’est-ce que je voudrais faire un veux maintenant: Se réveiller!

Ouvrir les yeux, se redresser avec du soulagement,

Aller dans la cuisine, faire du café avec l’écume vacillante

Pincer la fumée bleuâtre dans les lèvres – jaillissant un sourire,

Mais le rêve dans un rêve fait naître le besoin d’humilité

Lorsqu’on ne peut que ralentir l’horreur de la décomposition

Et s’éloigner de l’inanité d’un pas posé

Se retrouvant près du mur de l’enfer inutile

Comprendre avec abnégation, que nous ne sommes que des moucherons

Et diminuer doucement la neige sur la paume…

Offensée, la neige balaye les pages des malheurs dans un sommeil

L‘âme me fera évader – donc, séparons-nous…

La fumée de la cigarette s’est enracinée dans les murs aveugles

La peur de perte a tout brûlé – les gènes muets…

Soudain on a crié...La neige s’est fondue...La fumée s’est dissipée…

Le bouillon du poisson rouge est déjà prêt.

Reste une question – et quand à table

Viendra avec bouquet des feuilles d’automne et peine,

Mon nouvel ami – la Folie. On ira à table avec lui

Et profitons du plat. Je l’enlacerai

La Folie posera ma tête sur son épaule

Savoir, attendre, mourir me sera plus facile…

Anastasia a allumé une cigarette, se remplissant fiévreusement avec des souvenirs de la force de la lignée. Elle avait l’impression de s’en souvenir d’elle-même mais dans une réalité parallèle, ayant déjà subi tout ce qu’elle devra encore subir.

La dissociation. Une tentative du psychisme de garder la mentalité saine.

Et elle s’est tournée vers la force de la lignée.

Elena, la mère d’Anastasia, lui disait toujours:

— “Quoi qu’il t’arrivera, rappelle-toi que ton arrière-grand-mère Kadi a eu treize enfants, et le treizième c’était ton grand-père Aslanbek. Tu es descendant d’une grande femme”.

Ils vivaient haut dans les montagnes, où il n’y avait rien, sauf les montagnes-mêmes. Kadi était une guérisseuse, elle soignait avec les herbes. Cependant, l’écho de la guerre est venue aussi dans ce paradis ethnique. Quatre de ses enfants sont morts à cause des conditions sévères de la vie d’après-guerre. Les enfants aînés aidaient leurs parents dans le ménage et à la ferme. Mais le benjamin, Aslanbek, grand-père d’Anastasia, avait une soif de la connaissance. Aspirant toute sa vie à l’éducation, comme Lomonossov, bien que lui soit venu de Sibérie, et Aslanbek est descendu des montagnes du Caucase du Nord. Aslanbek est devenu ensuite directeur d’école à Beslan, la banlieue de Vladikavkaz.

A l’époque où le grand-père d’Anastasia était encore en vie, il était impossible d’imaginer que les gens adultes pouvaient tuer les enfants, pour montrer aux autres qu’ils ne sont pas des êtres humains. Le drame s’est passé à l’école numéro 1 de Beslan lors du rassemblement du 1er septembre 2004, les terroristes ont pris en otage les élèves, les parents, les enseignants. Plus de huit cents personnes ont été blessés. Cent quatre-vingt-six enfants sont morts.

Pour eux, un cimetière-mémorial a été construit, la “Cité des Anges”. Très beau.

En l’approchant seulement, les gens ont des frissons, à cause des pensées sur une telle cruauté inhumaine, et la perception de la beauté des sculptures des Anges sur les tombes des enfants.

Anastasia pensait à ces enfants tués et à la tragédie qui vient tout d’un coup. Le terrorisme est un mal absolu. Malheureusement, les gens ne comprennent pas en quelle degré cette menace est dangereuse. Autrement les politiciens auraient cessé de défendre leurs intérêts personnels et de comparer la taille de leurs caractéristiques sexuelles secondaires. Il faut mesurer pas les caractéristiques mais des facteurs. Pour réunir tous les pays contre le terrorisme et sarcler ce champ. Remuer profondément la terre, essoucher les vieux arbres pourris, arracher les mauvaises herbes et laisser la terre se reposer pour quelques années. Les semences fortuites vont pousser mais ce sera une trace résiduelle. Une fois la terre reposée, on pourrait planter du blé. Ou aménager un jardin. Réanimer la vie et cultiver la Joie de Vivre.

Son grand-père était quelqu’un de bien et simple. Sa vie servait d’un exemple pour ses enfants. Il a épouse Kseniya, une fille Ukrainienne d’une famille de réfugiés; ses parents l’ont emmené d’Ukraine où sévissaient dans les années 30s la famine et par conséquent, le cannibalisme…


Elle – Ukrainienne de la région occidentale, porteuse du sang et de la culture des Ants, orthodoxe, qui a grandi dans la tranquillité de la plaine infinie où le fleuve abondant du Danube respire profondément.

Lui- Ossète du Nord, un descendant des Scythes, musulman, qui a grandi dans les montagnes du Caucase du Nord, où la rivière Terek porte ses eaux tourbillonnaires.

Avec sa femme ils ont vécu en harmonie et compréhension. Ils ont élevé des enfants. Et ils ont cultivé un jardin magnifique, – grand-père s’intéressait à la sélection végétale en botanique. Grand-mère travaillait comme pharmacienne. Anastasia, leur descendante, comprenait depuis toujours cette énergie de vie génétiquement déterminée, transférée à elle par la force de la lignée. Ainsi lui apprenait sa mère Elena, qui avait enterrée deux sœurs d’Anastasia. Et Anastasia sentait qu’elle portait cette force particulière de la Vie.

Elle sentait qu’elle pouvait survivre dans n’importe quelle situation, -il y’en avait beaucoup. Elle ne s’en doutait jamais.

Jamais.

Même maintenant, s’immergeant lentement dans l’abîme de l’horreur animale et de la folie autiste…

…Le matin est venu. Anastasia s’est rendue compte qu’elle pouvait encore éprouver quelque chose ressemblant vaguement aux émotions. Ce fut comme une joie. Parce que le matin est quand même venu. Après une nuit infinie tissée de la souffrance d’un accouchement qui durait en dehors du temps.

Cependant, elle a bientôt pensé à une phrase banale-“la matinée ne peut pas être bonne”. En ce moment-là cette phrase semblait être très juste. Comme un couteau pour un steak. Ce steak, c’était Anastasia.

Le travail durait pendant 23 heures. On l’avait placée dans une chambre ordinaire de service de gynécologie de l’hôpital, Où l’ambulance l’avait emmenée hier, d’abord avec une menace de fausse couche, ensuite avec la condamnation à la peine capitale pour son Michenka.

Le lit sur lequel elle était laissée pour accoucher, avait des barres en métal dans sa tête. Quand sa voisine, une fille de 18 ans avec un risque de fausse couche, a vu Anastasia en train de courber ces barres, – elle a couru vers elle et s’est mis à pleurer. Avec frayeur, amèrement, à haute voix, caressant d’une main le visage d’Anastasia, mouillé de sueur et larmes, et d’autre main son grand ventre.

Anastasia lui disait quelque chose, tâchait de lui demander de quitter la chambre, pour que cette jeune fille n’ait pas d’accouchement prématuré. Mais la fille ne partait pas. Elle continuait de caresser la main d’Anastasia, essayant de desserrer ses doigts, pliant les barres métalliques.

Après vingt-quatre heures Anastasia était tellement ravagée et sans forces, que quand un cri échappait, il ressemblait à un chuchotement faible et sifflant. Elle avait la bouche sèche. Et elle n’arrivait pas à comprendre ce qu’elle aurait choisi dans cet état: se débarrasser de cette terrible douleur ou bien quelques gorgées de l’eau.

Le grand créateur de la pyramide des besoins Maslow, avait quand-même raison – les besoins primaires désactivent la personnalité. Il s’agît juste de l’intensité du déficit et de la durée de son influence.

Mais apparemment, la personnalité d’Anastasia était difficile à désactiver complètement. Dans les rares moments de lucidité, elle pensait à cette pauvre fille, sa voisine de chambre. Comprenant qu’elle ne partirait pas, elle lui a chuchoté sa demande d’appeler le médecin. Il n’est pas venu, encore une fois. Hier soir et toute la nuit on fêtait l’anniversaire de leur collègue.

Cela devait donc être un bon collègue et un bon médecin, puisque tout le service le félicitait autant.

L’infirmière est venue. Elle a regardé Anastasia, fait un visage fâché et a crié avec indignation:

— “Pourquoi tu abîmes les biens publics? Qui va redresser ces barres de lit?”

Après avoir réfléchi un instant, elle a regardé Anastasia avec un intérêt fusé, -en ce moment Anastasia était en train de pousser, et, se penchant vers elle, a murmuré:

— « Allez, ma petite dame, essaye maintenant de redresser ces barres. D’accord? Sinon, on va me gronder fort”. Et l’infirmière l’a regardée suppliant.

Ensuite Michenka est né. Anastasia le sentait avec la peau de ses cuisses, comprenant qu’il est très chaud, presque brûlant et vivant! Le nouveau-né était entre ces jambes et bougeait, mais ne criait pas. Elle avait pensé que peut-être il fallait lui retirer le mucus et souffler de l’air dans les poumons, mais elle n’avait pas de force pour faire le moindre mouvement. Elle a pu seulement faire un signe de tête à sa voisine, qui a proposé d’aller appeler encore une fois le médecin.

Cette fois-ci il est venu, il a regardé et coupé le cordon ombilical. Il a appelé à haute voix l’infirmière et lui a dit quelque chose sur son épaule, d’une voix assourdie et inaudible. Et il est parti.

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